top of page

LE MAINTIEN DE L’ORDRE EN EUROPE : CINQ MODÈLES FACE AUX NOUVELLES FORMES DE CONTESTATION

il y a 3 heures
18 min de lecture

Doctrines d’intervention, désescalade, efficacité opérationnelle : quels enseignements pour la France ?

Étude comparative : France, Allemagne, Belgique, Italie et Royaume-Uni

5 novembre 2026


Doctrines d’intervention, désescalade, efficacité opérationnelle : quels enseignements pour la France ?

Étude comparative : France, Allemagne, Belgique, Italie et Royaume-Uni

5 novembre 2026
Doctrines d’intervention, désescalade, efficacité opérationnelle : quels enseignements pour la France ?

Étude comparative : France, Allemagne, Belgique, Italie et Royaume-Uni

5 novembre 2026


SYNTHÈSE EXÉCUTIVE


Les transformations des mouvements sociaux européens conduisent les États à réexaminer leurs doctrines de maintien de l’ordre. L’évolution des formes de mobilisation, la multiplication des rassemblements spontanés, l’utilisation des plateformes numériques et les violences commises en marge de certaines manifestations modifient les conditions dans lesquelles les forces de sécurité exercent leurs missions. Cette évolution ne concerne pas uniquement la France. Plusieurs pays européens sont confrontés à des difficultés comparables, bien que leurs organisations policières, leurs traditions juridiques et leurs méthodes d’intervention demeurent sensiblement différentes.


La France occupe une place particulière dans ce débat. Depuis les manifestations contre la loi Travail de 2016 et, plus encore, depuis le mouvement des Gilets jaunes de 2018, les autorités ont progressivement modifié leur conception du maintien de l’ordre. Le modèle historiquement fondé sur la mise à distance des manifestants a évolué vers une doctrine associant mobilité, interventions rapides et interpellations ciblées. Cette transformation a été institutionnalisée par le Schéma national du maintien de l’ordre de septembre 2020, actualisé en décembre 2021.



Le rapport d’information n° 78 du Sénat, déposé le 19 octobre 2026 par David Margueritte et Olivier Bitz, confirme l’importance de ces évolutions. Ses trente propositions abordent notamment les capacités opérationnelles, le renseignement, les équipements, les techniques d’intervention et la réponse judiciaire. Les violences observées lors des mobilisations françaises des 17 et 18 octobre 2026 ont renforcé l’actualité de ces travaux.

La comparaison européenne met cependant en évidence plusieurs conceptions de la gestion des manifestations. L’Allemagne accorde, selon les Länder, une place importante à la communication et à la différenciation des comportements. La Belgique a développé une doctrine de gestion négociée de l’espace public. L’Italie conserve une organisation territoriale structurée autour de la coordination des autorités de sécurité publique. Le Royaume-Uni associe des capacités d’intervention spécialisées à un cadre juridique permettant d’imposer certaines conditions aux rassemblements.


L’analyse des données disponibles révèle également une difficulté méthodologique majeure : il n’existe pas de statistiques européennes suffisamment harmonisées pour comparer directement l’efficacité de ces doctrines. Les nombres d’interpellations, de blessés, de manifestations et de poursuites judiciaires ne sont pas collectés selon des définitions identiques.


Le Centre Européen de Sécurité et de Stratégie considère donc que l’évolution du maintien de l’ordre doit s’appuyer sur une double exigence : préserver la capacité des autorités à intervenir contre les violences tout en développant des méthodes permettant de prévenir les confrontations évitables. La modernisation des doctrines ne peut se réduire à l’augmentation des effectifs ou au renforcement des équipements. Elle suppose également une meilleure évaluation des opérations, une formation adaptée aux comportements collectifs et une coopération européenne plus structurée.


I. UNE TRANSFORMATION PROFONDE DES MOBILISATIONS SOCIALES


1. La remise en question du modèle traditionnel de manifestation

Le maintien de l’ordre européen s’est longtemps organisé autour de manifestations relativement prévisibles, généralement déclarées et encadrées par des organisations syndicales, politiques ou associatives. Les autorités disposaient d’interlocuteurs identifiés avec lesquels négocier les itinéraires, les horaires et certaines modalités de sécurité. Cette organisation ne supprimait pas les risques de violence, mais elle permettait de préparer les dispositifs et de maintenir un dialogue entre les organisateurs et les forces de police.

Depuis une dizaine d’années, plusieurs mobilisations ont remis en question ce fonctionnement. En France, les manifestations contre la loi Travail en 2016, puis le mouvement des Gilets jaunes à partir de novembre 2018, ont illustré l’émergence de rassemblements plus décentralisés, parfois organisés sans structure représentative nationale. L’utilisation des réseaux sociaux a facilité la circulation des appels à manifester, la modification rapide des lieux de rassemblement et l’organisation de mobilisations simultanées.


Ces transformations ne signifient pas que les manifestations contemporaines seraient intrinsèquement plus violentes. Elles montrent surtout que les autorités ne peuvent plus systématiquement s’appuyer sur les mécanismes traditionnels de préparation et de négociation. Les services de sécurité doivent parfois gérer des rassemblements dont la composition, la durée et les déplacements restent difficiles à anticiper.

Le rapport sénatorial d’octobre 2026 souligne cette évolution et considère que la diminution de la structuration des manifestations, associée à la présence de groupes violents dans certains cortèges, complique l’application des doctrines traditionnelles. Cette analyse institutionnelle doit toutefois être distinguée d’une démonstration statistique d’une augmentation générale de la violence manifestante : une telle conclusion nécessiterait des séries historiques comparables.


2. La transformation des comportements collectifs

L’une des principales évolutions du maintien de l’ordre réside dans la manière dont les autorités appréhendent les foules. Les recherches contemporaines en psychologie sociale montrent qu’un rassemblement ne doit pas être considéré comme un ensemble homogène dont tous les participants partageraient les mêmes intentions.

Une manifestation peut réunir des personnes venues exprimer pacifiquement une revendication, des militants souhaitant organiser des actions de désobéissance civile, des individus cherchant à provoquer des affrontements et des participants sans affiliation particulière. Ces comportements peuvent évoluer au cours d’un même événement, notamment sous l’effet des interactions entre les groupes présents et les forces de sécurité.

Cette distinction possède des conséquences opérationnelles importantes. Lorsqu’une intervention policière affecte indistinctement plusieurs catégories de participants, elle peut modifier la perception collective de la situation. Des personnes initialement éloignées des affrontements peuvent alors considérer qu’elles font l’objet d’une réponse disproportionnée. Inversement, une intervention clairement dirigée contre des violences identifiables peut contribuer à préserver la distinction entre les auteurs d’infractions et les autres manifestants.

Les recherches soutenues par le Défenseur des droits et publiées en novembre 2021 insistent précisément sur cette dimension relationnelle. Elles mettent en évidence l’intérêt des doctrines européennes fondées sur la communication, la différenciation et la désescalade.


Le maintien de l’ordre ne dépend donc pas exclusivement de la capacité des forces de sécurité à maîtriser physiquement un espace. Il dépend également de leur capacité à comprendre les comportements collectifs et à anticiper les conséquences de leurs propres interventions.


II. LA FRANCE : UNE DOCTRINE ENTRE SPÉCIALISATION ET MOBILITÉ


1. Les fondements historiques du modèle français

La France possède une organisation particulière du maintien de l’ordre, reposant principalement sur deux catégories d’unités spécialisées : les compagnies républicaines de sécurité et les escadrons de gendarmerie mobile. Ces forces bénéficient d’une formation collective, d’une chaîne de commandement structurée et d’équipements adaptés à la gestion des rassemblements importants.


Le modèle français s’est historiquement construit autour de trois principes : la spécialisation des unités, la mise à distance des manifestants et l’emploi gradué de la force. L’objectif consistait à éviter les contacts directs susceptibles de provoquer des affrontements, tout en conservant la possibilité de disperser un rassemblement lorsque les conditions légales étaient réunies.


Cette organisation présentait plusieurs avantages. La spécialisation permettait de développer une expérience collective des situations de tension, tandis que la mise à distance réduisait certaines occasions de confrontation physique. Elle supposait cependant que les autorités puissent contrôler les déplacements des cortèges et anticiper suffisamment leur évolution.

Les manifestations plus mobiles et les violences commises par certains groupes ont progressivement conduit les autorités à modifier cette approche.



2. Le tournant doctrinal de 2020

Le Schéma national du maintien de l’ordre adopté en septembre 2020, puis actualisé en décembre 2021, a formalisé plusieurs évolutions. Il prévoit notamment une meilleure articulation entre les unités spécialisées, les dispositifs mobiles, les opérations d’interpellation et les mécanismes de communication avec les manifestants.

La logique d’interpellation ciblée constitue l’une des transformations les plus significatives. Alors que le maintien à distance cherchait principalement à empêcher les contacts entre forces de sécurité et manifestants, les nouvelles pratiques permettent davantage d’interventions destinées à interpeller les personnes soupçonnées de violences.

Cette évolution répond à une difficulté réelle : l’absence d’intervention immédiate peut, dans certaines situations, permettre la poursuite de dégradations ou d’agressions. Elle soulève néanmoins une autre question, celle des conséquences d’une intervention au sein d’une foule dense.


Une opération d’interpellation peut provoquer des mouvements collectifs imprévus, compliquer la distinction entre participants et auteurs présumés d’infractions ou accroître les risques de blessures. L’efficacité d’une intervention doit donc être appréciée non seulement à partir de son résultat judiciaire immédiat, mais également à partir de ses conséquences sur l’ensemble du rassemblement.


3. Les enseignements du rapport sénatorial de 2026

Le rapport sénatorial déposé le 19 octobre 2026 constitue une étape importante dans l’évaluation de cette transformation. Les rapporteurs formulent trente propositions destinées à améliorer les capacités françaises de maintien de l’ordre. Ils préconisent notamment le renforcement du renseignement, l’amélioration des moyens opérationnels, le développement de la communication avec les manifestants et une évolution de certaines dispositions pénales.

Le rapport aborde également les armes de force intermédiaire et les moyens technologiques susceptibles d’être utilisés pour identifier les auteurs de violences. Les sénateurs défendent le maintien des équipements existants et envisagent le développement de nouveaux outils. Ces orientations suscitent des débats concernant leur efficacité, leur proportionnalité et leurs conséquences sur les libertés publiques.


Un chiffre mérite une attention particulière. Selon les éléments présentés par les rapporteurs et rapportés par Public Sénat, environ 40 % des interpellations réalisées lors de violences urbaines ne donnent pas lieu à des poursuites. Cette donnée ne doit cependant pas être interprétée comme un taux national d’échec des interpellations en manifestation : elle concerne un périmètre différent, celui des violences urbaines, et ne permet pas à elle seule de mesurer la qualité des opérations de maintien de l’ordre.

Elle pose néanmoins une question essentielle : une doctrine centrée sur l’interpellation doit-elle être évaluée principalement à partir du nombre de personnes arrêtées ou à partir des infractions effectivement établies et des suites judiciaires ?

Le CESS considère que cette seconde dimension mérite une attention renforcée. Une interpellation peut être nécessaire à la sécurité immédiate sans déboucher sur une condamnation. Inversement, une multiplication d’interpellations insuffisamment étayées peut mobiliser des ressources importantes sans améliorer durablement la réponse pénale.



III. L’ALLEMAGNE : DÉCENTRALISATION ET DIFFÉRENCIATION DES INTERVENTIONS

L’Allemagne présente une organisation institutionnelle sensiblement différente de celle de la France. Ses seize Länder disposent de compétences importantes en matière de police, ce qui entraîne une diversité de doctrines et de pratiques opérationnelles. Les forces allemandes possèdent des unités spécialisées dans la gestion des rassemblements, mais leur emploi dépend largement des autorités territoriales compétentes.

Cette organisation rend difficile toute présentation d’un modèle allemand uniforme. Les méthodes utilisées à Berlin, Hambourg ou Munich ne sont pas nécessairement identiques. Certaines opérations privilégient la communication préalable et la différenciation des participants, tandis que d’autres peuvent mobiliser des dispositifs coercitifs importants lorsque les autorités estiment que la situation l’exige.

L’intérêt du modèle allemand réside notamment dans les pratiques de communication et dans la prise en compte des comportements différenciés au sein des rassemblements. Cette approche cherche à éviter qu’un incident localisé provoque une confrontation avec l’ensemble des participants.


La communication peut intervenir avant la manifestation, pendant son déroulement ou lors de modifications imposées par les autorités. Elle vise à rendre les décisions compréhensibles et à limiter les incompréhensions susceptibles d’aggraver les tensions.

Il serait toutefois inexact de présenter l’Allemagne comme un pays où le maintien de l’ordre serait systématiquement moins coercitif qu’en France. Les manifestations allemandes peuvent également donner lieu à des affrontements, à des encerclements et à des interventions contestées.


La principale différence réside dans l’organisation institutionnelle et dans la diversité des méthodes développées au niveau territorial. Pour la France, l’enseignement pertinent ne consiste donc pas à reproduire la décentralisation allemande, mais à examiner les mécanismes de différenciation et de communication susceptibles d’être intégrés aux dispositifs nationaux.



IV. LA BELGIQUE : LA GESTION NÉGOCIÉE DE L’ESPACE PUBLIC

La Belgique constitue un cas particulièrement intéressant dans la comparaison européenne. À partir des années 2000, les autorités policières belges ont progressivement développé une doctrine fondée sur la gestion négociée de l’espace public. Cette conception considère que le rôle de la police ne consiste pas uniquement à empêcher les troubles, mais également à permettre l’exercice des libertés dans des conditions compatibles avec la sécurité collective.


La manifestation est ainsi envisagée comme un usage légitime de l’espace public, devant être concilié avec les droits des riverains, les activités économiques et les impératifs de circulation. Les autorités cherchent à établir un dialogue avec les organisateurs, à anticiper les difficultés et à adapter la présence policière aux risques identifiés.

Cette doctrine repose sur une logique de gradation. Les moyens coercitifs demeurent disponibles, mais leur emploi doit correspondre aux nécessités concrètes de la situation. La communication et la négociation sont considérées comme des instruments opérationnels, et non comme de simples démarches de relations publiques.

Le rapport de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe publié en 2025 présente cette approche belge comme l’une des applications particulièrement développées des principes européens de désescalade. Il souligne notamment l’importance de la connaissance des groupes protestataires, de la facilitation des rassemblements, de la communication et de la différenciation des comportements.

Cette orientation ne signifie pas que les manifestations belges seraient exemptes de violences. Elle ne permet pas non plus d’affirmer, sans données comparables, que les interventions policières belges provoqueraient systématiquement moins de blessures qu’en France.


Elle présente néanmoins un intérêt institutionnel : elle fait de la prévention des tensions une composante centrale de la mission policière.

Pour la France, cette expérience invite à réfléchir à la place accordée aux équipes de liaison et d’information, à leur formation et à leur capacité à communiquer avec des mouvements ne disposant pas d’organisateurs clairement identifiés.



V. L’ITALIE : COORDINATION TERRITORIALE ET GESTION DES RASSEMBLEMENTS

L’Italie dispose d’une expérience importante des manifestations politiques, syndicales et sociales. Son organisation repose notamment sur les autorités territoriales de sécurité publique, les services de la Polizia di Stato et les autres forces compétentes selon les circonstances.

La préparation des manifestations implique une coordination entre les autorités responsables de l’ordre public et les services mobilisés sur le terrain. Cette organisation doit tenir compte des particularités urbaines, notamment dans les centres historiques où les caractéristiques des rues, des places et des infrastructures peuvent compliquer la circulation des cortèges.

La dimension territoriale constitue un élément important de l’analyse. Un dispositif adapté à une grande avenue ne produit pas nécessairement les mêmes effets dans un quartier ancien composé de rues étroites. Les possibilités de déplacement, les accès aux services de secours et les risques de mouvements de foule doivent être intégrés à la préparation.

L’Italie conserve également des capacités d’intervention spécialisées permettant de répondre aux violences et aux dégradations. Comme dans les autres pays étudiés, l’utilisation de ces moyens peut faire l’objet de controverses lorsque des participants ou des observateurs contestent la proportionnalité des interventions.


Le principal enseignement italien concerne donc la préparation territoriale et la coordination entre les différents acteurs de sécurité. Il ne serait pas méthodologiquement fondé d’affirmer que l’Italie privilégie systématiquement une doctrine plus préventive ou plus coercitive que celle de la France. Une comparaison approfondie nécessiterait l’examen de manifestations présentant des caractéristiques similaires, en tenant compte de leur ampleur, de leur durée, de leur environnement urbain et des violences effectivement constatées.



VI. LE ROYAUME-UNI : UN MODÈLE DOCUMENTÉ PAR DES DONNÉES OPÉRATIONNELLES

Le Royaume-Uni offre un intérêt particulier pour cette étude, car plusieurs données publiques permettent d’examiner concrètement certaines dimensions de la gestion des manifestations.

En Angleterre et au pays de Galles, les forces de police disposent de pouvoirs leur permettant d’imposer des conditions aux rassemblements lorsque les critères légaux sont réunis. Ces restrictions peuvent notamment concerner les itinéraires, les horaires ou les modalités de déroulement des manifestations.

Selon les statistiques publiées par le Home Office, entre le 28 juin 2022 et le 31 mars 2025, les pouvoirs supplémentaires prévus par les dispositions concernées du Public Order Act ont été utilisés pour imposer des conditions à 640 manifestations, dont 465 cortèges et 175 rassemblements statiques.


La Metropolitan Police de Londres représente à elle seule 570 de ces 640 utilisations, soit environ 89 % du total. Sur la même période, 519 personnes ont été arrêtées pour non-respect des conditions imposées aux cortèges ou rassemblements.

Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence. Ils ne correspondent pas au nombre total de manifestations organisées au Royaume-Uni, mais uniquement aux événements ayant fait l’objet de certaines restrictions légales. Ils ne permettent donc pas de calculer la proportion générale des manifestations donnant lieu à une intervention coercitive.

Ils montrent néanmoins qu’une partie importante de l’encadrement britannique repose sur des pouvoirs administratifs et policiers permettant de réglementer les conditions de déroulement des rassemblements.


Les violences de l’été 2024 : un cas d’étude chiffré

Les troubles survenus au Royaume-Uni durant l’été 2024 constituent un autre exemple intéressant. Selon un rapport de la commission des affaires intérieures de la Chambre des communes, 246 événements comprenant manifestations, contre-manifestations et troubles à l’ordre public ont été recensés. Parmi eux, 88 ont été considérés comme significatifs.

Au 22 janvier 2025, ces événements avaient donné lieu à 1 804 arrestations et 1 072 mises en accusation. Le rapport recense également 302 policiers blessés.

La comparaison avec les manifestations Black Lives Matter de 2020 est instructive, tout en nécessitant des précautions. Les données parlementaires britanniques font état d’environ 360 manifestations lors de cette mobilisation, contre quelque 250 manifestations ou événements lors des troubles de 2024. Pourtant, les conséquences opérationnelles ont été très différentes : 135 arrestations et 35 policiers blessés pour les manifestations de 2020, contre 1 804 arrestations et 302 policiers blessés lors des événements de 2024.

Ces chiffres ne démontrent pas qu’une doctrine policière aurait été plus ou moins efficace. Les contextes, les comportements des participants et la nature des violences différaient considérablement. Ils montrent en revanche que le nombre de rassemblements ne constitue pas, à lui seul, un indicateur pertinent de leur dangerosité.

L’analyse du maintien de l’ordre doit donc intégrer la nature des événements, l’intensité des violences et les conséquences humaines, plutôt que de se limiter au volume des manifestations.



VII. COMPARAISON DES DOCTRINES ET DES TECHNIQUES D’INTERVENTION


L’examen des cinq pays révèle des différences importantes dans l’organisation des forces de sécurité, mais également plusieurs principes communs. Tous disposent de moyens spécialisés ou de personnels formés à la gestion des rassemblements. Tous peuvent recourir à des mesures coercitives lorsque les conditions juridiques sont réunies. Les différences concernent principalement la place accordée au dialogue, la structure du commandement, la préparation des opérations et les modalités d’intervention.


Critère

France

Allemagne

Belgique

Italie

Royaume-Uni

Organisation dominante

Nationale et centralisée

Compétences importantes des 16 Länder

Police intégrée à deux niveaux

Nationale avec coordination territoriale

Forces territoriales

Unités spécialisées

CRS et gendarmerie mobile

Unités de maintien de l’ordre des Länder et forces fédérales

Unités et capacités spécialisées

Unités spécialisées de police

Unités formées à l’ordre public

Dialogue préalable

Prévu par le SNMO

Variable selon les Länder

Central dans la doctrine négociée

Intégré à la préparation

Présent dans les pratiques

Interventions mobiles

Développées depuis les évolutions doctrinales récentes

Selon les situations

Selon les risques

Selon les situations

Selon les situations

Désescalade

Prévue, application discutée

Pratiques différenciées

Orientation doctrinale structurante

Selon les dispositifs

Approches graduées

Encadrement juridique

Droit national et européen

Droit fédéral et des Länder

Droit national et européen

Droit national et européen

Législations britanniques applicables

Ce tableau met en évidence une difficulté fondamentale : la comparaison institutionnelle ne suffit pas à établir une comparaison d’efficacité.

Pour déterminer si une méthode permet effectivement de réduire les violences, il faudrait disposer de données relatives à des événements comparables, notamment le nombre de participants, la durée des rassemblements, les blessures, les dégradations, les interpellations et les suites judiciaires.

Or ces informations ne sont pas systématiquement disponibles dans les cinq pays et ne reposent pas toujours sur des définitions identiques.

L’absence d’indicateurs harmonisés constitue donc une limite importante des travaux comparatifs européens.



VIII. INTERVENTION RAPIDE OU DÉSESCALADE : UNE OPPOSITION À DÉPASSER

Le débat français oppose fréquemment deux conceptions du maintien de l’ordre. La première insiste sur la nécessité d’intervenir rapidement contre les auteurs de violences. La seconde privilégie les mécanismes de prévention et de désescalade afin de limiter les confrontations.

Cette opposition apparaît pourtant insuffisante.

Une intervention rapide peut être indispensable lorsqu’une personne est agressée, qu’un incendie menace des occupants ou que des violences graves sont en cours. À l’inverse, une intervention immédiate contre une infraction moins grave, au milieu d’une foule particulièrement dense, peut parfois entraîner des conséquences disproportionnées.

La question centrale n’est donc pas de savoir si les forces de sécurité doivent intervenir davantage ou moins souvent, mais de déterminer dans quelles circonstances chaque modalité d’intervention permet d’atteindre les objectifs de sécurité avec le moins de risques possible.


Cette approche suppose de distinguer plusieurs situations. Les violences graves nécessitant une protection immédiate appellent une réponse adaptée à l’urgence. Les incidents localisés peuvent parfois être traités par des interventions différenciées. Les tensions résultant d’incompréhensions ou de difficultés de circulation peuvent, dans certaines circonstances, être réduites par la communication.


Le CESS considère que la modernisation de la doctrine française devrait intégrer plus explicitement cette logique d’adaptation.

Il ne s’agit pas de renoncer aux interpellations ni de considérer la désescalade comme une solution universelle. Il s’agit de mieux articuler les différentes réponses disponibles.



IX. LES LIMITES DES STATISTIQUES ACTUELLES : UN ENJEU STRATÉGIQUE EUROPÉEN

La comparaison des doctrines européennes se heurte à un problème majeur : les indicateurs utilisés pour évaluer le maintien de l’ordre sont insuffisamment harmonisés.

Le nombre d’interpellations ne constitue pas nécessairement un indicateur d’efficacité. Une opération donnant lieu à de nombreuses arrestations peut correspondre à des violences particulièrement importantes, à une stratégie policière spécifique ou à une combinaison de ces facteurs.

De même, le nombre de policiers blessés ne permet pas, isolément, de mesurer la dangerosité générale d’un mouvement. Il doit être rapporté au nombre d’agents engagés, à la durée des opérations et à la nature des affrontements.

Les blessures subies par les manifestants doivent également être prises en compte, avec une distinction entre les personnes participant à des violences, les manifestants pacifiques et les tiers.

Une évaluation rigoureuse devrait donc intégrer plusieurs indicateurs : le nombre de rassemblements, leur durée, le nombre estimé de participants, les incidents constatés, les blessures des manifestants et des forces de sécurité, les interpellations, les suites judiciaires et les dégradations matérielles.

Il conviendrait également de distinguer les manifestations déclarées, les rassemblements spontanés et les situations de violences urbaines, qui ne relèvent pas nécessairement des mêmes logiques opérationnelles.

Le développement de données comparables permettrait d’évaluer plus précisément les conséquences des doctrines nationales.

Cette démarche pourrait être conduite dans le cadre des coopérations européennes existantes, sans nécessiter la création d’une nouvelle structure institutionnelle.



X. LES RECOMMANDATIONS STRATÉGIQUES DU CESS


1. Développer une doctrine d’intervention différenciée

La France devrait renforcer l’évaluation des circonstances justifiant les interventions immédiates au sein des rassemblements. Cette démarche permettrait de mieux distinguer les situations nécessitant une réponse urgente de celles dans lesquelles une intervention différée peut limiter les risques collectifs. Elle devrait s’accompagner d’une formation spécifique à l’appréciation des conséquences possibles des décisions opérationnelles.


2. Faire de la désescalade une compétence opérationnelle

La désescalade ne doit pas être considérée comme une démarche opposée à l’autorité publique. Elle constitue un instrument susceptible de prévenir certaines confrontations et de réduire le recours à la force lorsque celui-ci n’est pas indispensable. Le CESS recommande de renforcer les formations consacrées à la communication, à la psychologie des foules et à la prévention des tensions.


3. Renforcer les équipes de liaison et d’information

Le Schéma national du maintien de l’ordre prévoit déjà des mécanismes de communication avec les manifestants. Leur développement pourrait être accompagné d’une évaluation de leur efficacité, notamment lors des rassemblements spontanés. L’objectif serait de garantir une meilleure compréhension des décisions prises par les autorités et de limiter les situations dans lesquelles une absence d’information contribue à l’aggravation des tensions.


4. Améliorer l’évaluation des interventions mobiles

Les opérations d’interpellation au sein des cortèges devraient faire l’objet de retours d’expérience structurés. Ces évaluations devraient examiner les résultats judiciaires, les blessures éventuelles, les mouvements de foule et les conséquences sur le déroulement général de la manifestation. Une telle démarche permettrait d’identifier les conditions dans lesquelles les interventions mobiles atteignent leurs objectifs sans produire de risques disproportionnés.


5. Renforcer la préparation des unités non spécialisées

L’engagement de personnels ne relevant pas des unités traditionnellement spécialisées dans le maintien de l’ordre nécessite une préparation adaptée. Le CESS recommande de renforcer les formations collectives et les exercices de coordination afin de garantir une meilleure cohérence des interventions.


6. Évaluer indépendamment les équipements

Les armes de force intermédiaire et les autres équipements employés lors des manifestations devraient faire l’objet d’évaluations régulières portant sur leurs conditions d’utilisation, leur efficacité et les risques de blessures. Ces travaux devraient associer des compétences opérationnelles, juridiques et médicales, afin d’éclairer les décisions publiques sur des bases documentées.


7. Renforcer la coopération européenne

Les expériences françaises, allemandes, belges, italiennes et britanniques pourraient faire l’objet d’échanges plus systématiques entre les autorités compétentes. Ces coopérations devraient porter sur les méthodes de préparation, la communication opérationnelle, les formations à la désescalade et l’évaluation des interventions. L’objectif ne serait pas d’imposer une doctrine européenne unique, mais de permettre aux États d’identifier les pratiques adaptées à leurs besoins.


8. Développer des indicateurs européens comparables

Le CESS propose d’encourager l’élaboration d’une méthodologie commune permettant de comparer les manifestations et leurs conséquences. Cette démarche devrait notamment intégrer les blessures, les interpellations, les suites judiciaires et les conditions d’emploi de la force. Elle constituerait une base indispensable à toute évaluation sérieuse des doctrines nationales.



XI. PERSPECTIVES : VERS UNE MODERNISATION DU MAINTIEN DE L’ORDRE FRANÇAIS

Les transformations des mobilisations sociales ne justifient pas nécessairement une rupture complète avec les traditions françaises du maintien de l’ordre. La spécialisation des unités, la formation collective et la structuration du commandement constituent des caractéristiques importantes du dispositif national.

Cependant, les évolutions engagées depuis 2020 doivent pouvoir être évaluées à partir de résultats observables. Le renforcement de la mobilité et des capacités d’interpellation répond à certaines difficultés opérationnelles, mais il ne saurait constituer l’unique réponse aux transformations des manifestations.

Les expériences européennes montrent l’intérêt d’une approche plus large, associant anticipation, communication, différenciation des comportements et intervention proportionnée.

La Belgique apporte un exemple de doctrine dans laquelle la négociation constitue un élément central de la gestion des rassemblements. L’Allemagne illustre la diversité des pratiques territoriales et l’importance de la différenciation. L’Italie souligne les enjeux de préparation et de coordination. Le Royaume-Uni fournit des données permettant d’examiner les conséquences opérationnelles de certains événements, tout en rappelant l’importance du cadre juridique des restrictions imposées aux manifestations.

Aucun de ces modèles ne peut être considéré comme universellement applicable. Leur comparaison permet néanmoins d’identifier des méthodes et des principes susceptibles d’enrichir la réflexion française.

La prochaine étape de modernisation pourrait ainsi consister à développer une doctrine dans laquelle la capacité d’intervention rapide serait associée à une meilleure anticipation des conséquences collectives et à une évaluation systématique des résultats.



CONCLUSION GÉNÉRALE

Préserver l’autorité publique, améliorer l’efficacité opérationnelle et garantir les libertés

Les transformations des mouvements sociaux européens imposent aux États de réexaminer les conditions dans lesquelles ils assurent la sécurité des manifestations. La multiplication des formes de mobilisation décentralisées, l’utilisation des plateformes numériques et les violences commises lors de certains rassemblements modifient les contraintes auxquelles les forces de sécurité sont confrontées.

La France a engagé une évolution importante de sa doctrine depuis 2020. Le développement des interventions mobiles et des capacités d’interpellation traduit la volonté de répondre plus efficacement aux violences. Le rapport sénatorial d’octobre 2026 confirme la nécessité de poursuivre cette réflexion.


La comparaison européenne montre cependant que la modernisation du maintien de l’ordre ne peut être réduite à une augmentation des moyens coercitifs. La prévention des tensions, la communication avec les manifestants, la différenciation des comportements et l’évaluation des interventions constituent également des dimensions essentielles.

Le Centre Européen de Sécurité et de Stratégie considère que l’avenir du maintien de l’ordre français doit reposer sur une articulation plus précise entre ces différents instruments. La capacité à intervenir contre les violences doit être préservée, mais elle doit s’accompagner d’une capacité renforcée à prévenir les confrontations évitables.

L’amélioration des données publiques et le développement de comparaisons européennes constitueraient également des avancées importantes. Une doctrine ne peut être correctement évaluée sans disposer d’informations fiables sur les conditions des interventions et leurs conséquences.

La sécurité publique et la liberté de manifester ne constituent pas deux objectifs nécessairement contradictoires. Leur conciliation représente l’une des responsabilités fondamentales de l’État démocratique.


La modernisation du maintien de l’ordre ne doit donc pas être appréciée uniquement à travers la rapidité ou l’intensité des interventions, mais à partir de leur capacité à garantir durablement la sécurité collective dans le respect des libertés fondamentales.

CENTRE EUROPÉEN DE SÉCURITÉ ET DE STRATÉGIE — CESS

Étude stratégique — Sécurité intérieure et doctrines européennes

5 novembre 2026



Commentaires


Centre Europe de Sécurité et Stratégie
Centre Europe de Sécurité et Stratégie

Paris / Bruxelles

  • Instagram
  • TikTok
  • LinkedIn
  • Facebook
  • Twitter
  • YouTube

Centre Européen de Sécurité et Stratégie​

​

presidence@centre-europeen-securite-strategie.eu
 

Any use of  logo requires prior written consent.

© 2025

Références institutionnelles stratégiques

Le CESS inscrit son action dans le respect des priorités stratégiques portées par les grandes institutions européennes et internationales.

 

Logo du Conseil Européen

UE   

 

Icône de coopération internationale et diplomatie européenne

OTAN   

 

Logo du Conseil de l'Europe
Logo des Nations Unies
Logo OSCE

CONSEIL

DE L'EUROPE

 

ONU

 

OSCE

​

 

© 2025  CESS

 *Logos affichés à titre informatif. Aucune affiliation officielle n’est revendiquée.

bottom of page