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Mouvement lycéen et étudiant : le spectre d’une dérive à la « Gilets jaunes »

il y a 11 heures
4 min de lecture

Le mouvement lycéen et étudiant prend une tournure qui rappelle certains mécanismes des Gilets jaunes : horizontalité, absence de hiérarchie, violences périphériques et difficulté d’encadrement syndical. Face aux tentatives de récupération de LFI et au risque de radicalisation, l’État doit éviter de reproduire les erreurs de 2018. Thierry-Paul Valette Président du Centre Européen de Sécurité et de Stratégie (CESS)


Le mouvement lycéen et étudiant prend une tournure qui rappelle certains mécanismes des Gilets jaunes : horizontalité, absence de hiérarchie, violences périphériques et difficulté d’encadrement syndical. Face aux tentatives de récupération de LFI et au risque de radicalisation, l’État doit éviter de reproduire les erreurs de 2018.
Le mouvement lycéen et étudiant prend une tournure qui rappelle certains mécanismes des Gilets jaunes

Le mouvement lycéen et étudiant qui s’installe aujourd’hui présente une mécanique qui rappelle, par plusieurs aspects, les débuts des Gilets jaunes. Non pas par sa sociologie ou ses revendications, qui sont différentes, mais par son fonctionnement : mouvement horizontal, absence de hiérarchie clairement identifiée, organisation largement alimentée par les réseaux sociaux et difficulté des structures syndicales traditionnelles à encadrer l’ensemble de la contestation. C’est précisément cette absence de verticalité qui constitue désormais le principal danger. Comme en 2018, un mouvement qui n’a pas de direction clairement reconnue peut rapidement échapper à ceux qui l’ont initié.


Cette horizontalité laisse également davantage d’espace à des groupes organisés venus chercher l’affrontement. Les violences, incendies, tirs de mortiers et dégradations constatés autour de certains établissements ne peuvent être ignorés. Les autorités évoquent la présence ou l’action de groupes radicalisés dans certains incidents. Il ne s’agit plus seulement d’une question de revendications scolaires : lorsqu’un mouvement devient le terrain d’action de groupes cherchant la confrontation avec les forces de l’ordre, sa dynamique peut profondément se transformer. C’est exactement ce qui s’était produit avec les Gilets jaunes, lorsque des groupes violents avaient progressivement occupé une place considérable dans les manifestations et dans leur représentation médiatique.


À cette absence de structuration s’ajoute désormais une tentative manifeste de récupération politique par La France insoumise. Plusieurs élus LFI se sont rapidement positionnés au premier rang de la mobilisation. Louis Boyard a déclaré que « le mouvement lycéen [devait] s’étendre ». Des cadres insoumis se sont déplacés devant les établissements et ont relayé les mobilisations. Le sociologue Laurent Frajerman souligne précisément que la difficulté à disposer d’un syndicalisme lycéen durable représente une « occasion idéale » pour LFI. Le gouvernement accuse pour sa part directement le mouvement de Jean-Luc Mélenchon d’instrumentaliser cette colère.


Mais la question ne se limite plus à une récupération politique classique. Certains discours tenus ces derniers jours participent à une logique de radicalisation de la confrontation. Jean-Luc Mélenchon a demandé aux élus et militants insoumis de « s’interposer partout » entre les lycéens et les forces de l’ordre lors des interventions policières. Le 29 septembre, il appelait encore ses troupes à « s’interposer face à la sauvagerie policière » et lançait : « Il n’y aura ni oubli, ni pardon pour personne ». À Saint-Denis, le maire LFI Bally Bagayoko a pour sa part déclaré que « la violence peut être légitime », tout en ajoutant qu’il valait mieux l’éviter. Le lendemain, face à la polémique, Jean-Luc Mélenchon a finalement appelé à la « non-violence des méthodes de lutte ». Cette succession de déclarations contradictoires illustre la tension entre soutien à la mobilisation, stratégie de conflictualisation et nécessité de ne pas apparaître comme cautionnant les violences.


C’est là que le parallèle avec les Gilets jaunes devient particulièrement préoccupant. Un mouvement horizontal et sans direction incontestable constitue un terrain particulièrement favorable à la surenchère. Les groupes les plus déterminés peuvent imposer leur rythme, tandis que des responsables politiques cherchent à transformer une colère sectorielle en contestation générale du pouvoir. Les réseaux sociaux accélèrent encore cette mécanique : chaque intervention policière filmée, chaque affrontement et chaque interpellation peuvent devenir en quelques minutes un nouveau motif de mobilisation.


Face à cette situation, le gouvernement risque pourtant de reproduire une autre erreur de 2018 : répondre trop tard politiquement et laisser s’installer un face-à-face essentiellement sécuritaire. Le maintien de l’ordre est indispensable lorsque des violences, incendies ou agressions sont commis. Mais une intervention policière, aussi nécessaire soit-elle dans certaines situations, ne constitue pas une réponse politique. Lorsque l’État laisse trop longtemps les revendications sans réponse visible, il abandonne progressivement le terrain aux acteurs qui ont intérêt à transformer la contestation en affrontement.


C’est précisément ce cercle qu’il faut casser. Plus les violences augmentent, plus l’intervention policière devient importante ; plus les interventions policières deviennent importantes, plus elles alimentent les discours dénonçant la « répression » ; et plus cette dénonciation est utilisée politiquement, plus une partie du mouvement risque de se radicaliser. Le gouvernement ne peut donc pas se contenter d’une gestion policière de la crise tout en laissant LFI ou les groupes les plus radicaux occuper seuls le terrain politique.

La France a déjà connu cette mécanique. En 2018, l’exécutif avait sous-estimé un mouvement horizontal avant de découvrir qu’il n’avait plus d’interlocuteurs capables de parler au nom de l’ensemble des Gilets jaunes. La colère initiale avait alors été progressivement rejointe par une contestation beaucoup plus générale du pouvoir et des institutions. Attendre que le même processus se reproduise dans la jeunesse serait une faute politique.


L’État doit reprendre l’initiative : rétablir l’ordre lorsqu’il est menacé, poursuivre les auteurs de violences, mais simultanément répondre aux problèmes qui ont provoqué la mobilisation et créer rapidement des interlocuteurs. Il faut empêcher que le mouvement soit progressivement capté par ceux qui cherchent la confrontation ou utilisé comme instrument d’une stratégie politique nationale.


Le mouvement lycéen et étudiant n’est pas encore un nouveau mouvement des Gilets jaunes. Mais tous les ingrédients d’une dérive existent : horizontalité, absence de leadership incontestable, réseaux sociaux, difficulté d’encadrement syndical, groupes violents en périphérie, tentative de récupération politique et discours de confrontation, auxquels répond une politique gouvernementale qui risque de devenir essentiellement sécuritaire.


L’enseignement de 2018 devrait pourtant être suffisamment clair : lorsque l’État laisse un vide politique au milieu d’une colère sociale, ce sont généralement les acteurs les plus organisés et les plus radicaux qui cherchent à l’occuper.


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